Il est des moments cruels dans la vie,
indispensables et douloureux. Il s'agit de faire de deuil.
D'un proche décédé, d'une amitié
qui se termine, d'une histoire d'amour qui tourne court. Certains ont
cette chance de pouvoir tourner la tête dans une autre direction en
un instant. D'autres ont le coeur accroché solidement à ce qui s'en
va, et la déchirure provoquée par cette séparation est telle
qu'ils ont du mal à couper rapidement ce lien qui leur était si
précieux.
Les premiers ont pour les aider la
colère, le rejet, bref : la haine. Ils se mettent à détester ce
qu'ils doivent laisser partir. Efficace, je dirais même radical. Ou
du moins ç'en a l'apparence. Comment réagissent-ils par la suite ?
Est-ce qu'ils gardent leur colère toute la vie ? Que ressentent-ils
quand elle disparaît ? Un grand vide, certainement, et probablement
du désespoir. Avec le temps j'ai appris que la colère tenait chaud
telle une couverture en laine dans une après-midi de novembre, elle
nous occupe, nous remplit. Elle est bien préférable à ce grand
trou froid que nous donne la tristesse. C'est du moins ce que l'on
aime à penser. Mais est-ce que par hasard elle ne nous garderait pas
au chaud en automne, sans jamais connaître l'hiver, certes, mais en
renonçant au printemps de l'âme ? Je ne le sais, n'étant de ce
tempérament.
Les seconds préfèrent l'anesthésie
: Ils affirment (très) haut et (très) fort que tout va bien, que
c'était la meilleure chose qui pouvait arriver, la personne décédée
ne souffre plus, cette amie ne nous convenait plus, et l'histoire
d'amour n'avait plus d'avenir. La raison vient donc étouffer le
chagrin, et l'enfouir au plus profond du corps, là où personne
n'ira le chercher. C'est l'été, et l'on décide que le printemps
arrive en suivant. Mais l'anesthésie disparaît toujours au bout
d'un moment, et le coeur pousse vers le ventre, puis la gorge des
sanglots trop longtemps retenus. Le coeur s'ouvre en deux et laisse
se déverser le sang glacé qu'il contenait. Et l'on se dit : J'ai
fait mon deuil, cette fois c'est bon, je peux repartir sur une autre
base. Et puis quelques temps plus tard le coeur s'ouvre à
nouveau pour laisser s'échapper la fontaine de sanglots, et encore,
et encore. Quand tarira-t-elle, nul ne le sait. Et puis un jour on
accepte que finalement on n'est pas si fort que ça, un deuil ne se
décide pas, il se vit.
Et quand le coeur s'est suffisamment
ouvert pour laisser s'échapper jusqu'à la dernière goutte de
chagrin, la profondeur de son espace peut contenir le monde entier.

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