Nouvelles

mercredi 1 mai 2019

Mue-tation

Alors qu'Il dégustait une bonne tasse de Earl Grey infusé à la bonne température pendant un temps parfait de quatre minutes, Dieu observa sa créature. Diable, Se dit-il non sans humour, c'est qu'il grandit ce petit, il sera bientôt trop grand pour rentrer dans sa cabane d'enfant ! Il Se mit alors à lui construire une maison à sa taille, plus spacieuse, tout confort, jaccuzi et robot aspirateur inclus.
C'est alors qu'Il annonça à l'Homme : "Regarde, Je t'ai construit une nouvelle maison plus à ta taille, elle t'attend !". Mais l'Homme, sourd comme un pot, bête comme ses pieds, et totalement ignorant de son propre intérêt, fit comme d'habitude, et ne l'écouta pas.
Dieu en fut attristé, non pour lui, c'était Dieu, quand-même, mais pour son pauvre petit qui ne comprenait pas le bonheur qui l'attendait. Alors Il se mit à lui parler dans ses rêves. Mais ce bêta d'Homme n'écoutait pas ses rêves. Il lui envoya des propos par ses proches, la pharmacienne, le facteur, et même son chien, qui voulait toujours s'échapper de la cabane pour aller vers la maison. Mais point n'y faisait, il restait dans sa cabane.
Et ce qui devait arriver arriva. Cette cabane devint bien trop petite pour l'Homme. Cela commença par le lit. Le sommeil de notre ami se détériora progressivement, à se contorsionner la nuit durant pour trouver une position plus confortable dans une couche devenue trop étroite. "Quel malheur, quel malheur que ce lit qui ne va pas, si Dieu existait, Il ne permettrait pas qu'une telle chose se produise !". Mais Je n'y suis pour rien, tu grandis et tu ne vas pas vers ta nouvelle maison !"
Puis ce fut la taille des portes, l'Homme commença à se cogner régulièrement la tête à chaque changement de pièce. Quel malheur, quel malheur que ces chambranles , si Dieu existait, Il ne permettrait pas qu'une telle chose se produise !". Mais Je n'y suis pour rien, tu grandis et tu ne vas pas vers ta nouvelle maison !"
Puis ce fut dans la cuisine que la situation dégénéra, les casseroles et les assiettes devenues trop petites affamaient notre compagnon, sans qu'il comprît la cause de son mal-être physique. Quel malheur, quel malheur que cette santé,, j'ai dî commettre bien des fautes pour que Dieu me punisse de la sorte !". Mais tu n'y es pas du tout, tu grandis et tu ne vas pas vers ta nouvelle maison !".
C'est quand les murs l'enfermèrent comme un prisonnier, incapable qu'il était devenu de franchir la porte, qu'il perdit espoir : "Pourquoi me fais-Tu subir tout cela, qu'ai-je fait de mal pour que tu me punisses de la sorte, autant mourir !". Mais c'est toi qui ne comprends rien, je t'ai préparé une nouvelle maison, tu es devenu trop grand pour celle-là, Je prends soin de toi, ne le vois-donc tu pas ?"
Puis l'Homme, dans une souffrance et une incompréhension totale, se laissa engloutir dans la noirceur qui l'habitait. Puis un jour, il grandit tellement que son corps commença à effectuer une pression sur les murs, il crut, puis voulut mourir. Puis un jour, les murs cédèrent, et la cabane s'écroula. 
Enfin ses yeux s'ouvrirent sur la nouvelle maison, et dans son coeur, bien caché, Dieu sourit.

jeudi 27 décembre 2018

Gilets jaunes : la face cachée


On ne parle que de gilets jaunes, de désinformation, de manipulation. Qu'en est-il réelllement ? Nul ne le sait. Chacun voit le mouvement, ou plutôt l'immobilisation à l'aune de son propre vécu. D'aucuns voit une liberté individuelle qui se cherche (je suis de ceux-là), d'autres une injustice à rétablir de toute urgence, certains y voient une traîtrise de leurs dirigeants, d'autres encore une innacceptable violence.
Je crois que personne n'a tort, et que ces regards croisés nous montre une réalité plus profonde, dans la subtilité, qui s'exprime par les actions ou réactions visibles de tous.
Est-il vraiment possible d'accéder à ce qui fait de nous ce que nous sommes, ce que nous agissons, ce que nous pensons ? Cela se résumerait très simplement en le fait d'accéder à nos profondeurs inconscientes. En chacun d'entre nous réside une colère froide ou brûlante face à l'injustice, la violence, la privation de liberté, la trahison, et sommes toues, l'humiliation de la dignité individuelle.
Que le regard soit sociologique, politique, journalistique, nous arrivons tous à la perception de cette inéluctable limite de l'Etre qui ne tolère plus d'être bafoué.
Ici, toutes les exaspirations (mot de mon invention, merci de vos applaudissements) trouvent une direction commune.
Jusque ici, rien de bien nouveau. Se posent tout-de-même deux questions :
  • Comment en sommes-nous arrivés là, à accepter l'inacceptable. Et que l'on ne vienne pas me parler de la faute de tel ou tel politique, les politiques se sont contentés de s'engouffrer dans des béances prééxistantes d'acceptation. Qu'est-ce qui, à titre individuel, nous a fait glisser vers un système qui ne contente, au final, personne et pas même les plus nantis qui, dans leur terrreur de manquer, ne cesse d'accroître compulsivement un patrimoine qu'ils ne pourront jamais dépenser en une vie sans jamais, jamais trouver satisfaction.
  • Que mettre en place maintenant. Il est fort aisé de savoir ce que l'on ne veut plus, mais que voulons-nous vraiment ? Je vous défie, cher lecteur, de répondre par l'affirmative et non par la négation de ce que l'on ne veut plus. Le citoyen, lors de la Révolution (tour complet de la planète sur elle-même), a réussi l'exploit de créer un bain de sang pour reproduire le même système. Peut-être manquait-il, au fond de lui, la place pour autre chose qu'une peur de manquer (de nourriture, de sécurité, d'argent), et n'a donc pas pu créer un autre système basé sur une collaboration plus juste, où l'on croit en le partage, en soi, en l'autre.
Et maintenant, y a-t-il dans notre coeur la place pour autre chose que la peur que le voisin est plus que nous, que ses enfants ait plus dans son assiette que nous ? Y a-t-il la place pour avoir confiance ?

mercredi 26 décembre 2018

Quand on est seul



Phrases stupides :

  1. Mais tu as tout pour être heureux. Mais qu'est-ce qui vous a fait croire, d'une manière ou d'une autre, que ce que l'on possède capitalise du bonheur ? Mais si en possédant tu DOIS être heureux.
  2. Toi on sait que tu es forte, tu vas se relever : non mais vous rigolez ? Vous ne voyez donc pas que je suis à terre, que le coup m'a occis le coeur et que je me vide de mon sang ? Si je me relève, c'est parce que personne n'est là pour me relever.
  3. Toi tu n'es pas fait pour une vie tranquille. Ah mais détrompez-vous, je serais absolument heureux d'avoir une vie tranquille, mais je vis autre chose.
  4. Tu as de la chance, tu n'as pas à te taper une belle-mère pour Noël ! Oh oui, ma chance est une vraie chance, et vous savez quoi, je limite même mon risque d'accident cardio-vasculaire, avec mes réveillons à coup de jambon-coquillettes.
  5. Toi tu es libre, tu fais ce que tu veux. Absolument tout ce que je veux, à part évidemment partir en vacances, parce que seul, c'est pas très rigolo, faire des projets, construire une maison, fonder une famille, vivre des soirées romantiques, partager des moments de tendresse devant la télé (un chien, ça compte ou pas ?) être touché ou caressé (ah si, en payant pour un massage), cuisiner des poulets rôtis ; mais rendons justice : je peux utiliser toute la surface de mon lit.
  6. Tu es trop exigent, c'est pour ça que tu es seul : oh, mais vous avez raison, c'est pour ça ! Merci de cette précieuse information, désormais, je sortirai avec la première personne qui me regardera, et tant pis si je ne me sens pas bien avec cette personne, je ferai un effort.
  7. Prends sur toi ! Non, je ne vais pas m'amputer d'une partie de mes maigres réserves pour faire comme si tout allait bien !

Phrase qui font du bien :

  1. Oulah, tu as un gros chagrin, viens dans mes bras.
  2. Tu es seul pour Noël ? Viens donc avec nous, on a une place libre.
  3. Ca doit te peser le célibat. Ne t'inquiète donc pas, il y a quelqu'un pour toi en ce bas-monde, tu finiras bien par le rencontrer.
  4. Tu sais quoi, j'échangerais bien un petit bout de ta liberté contre un petit bout de vie familiale trépidante.
  5. Prends soin de toi, on n'a qu'une vie.

Phrase qui font rêver :

  1. Laisse-moi faire, je m'en occupe.
  2. Je suis avec toi, tu peux compter sur moi.
  3. Je suis heureux que tu sois là.


dimanche 12 août 2018

médisation

"Vous iiiiiinspireeeez, et vous soouuuufflez, c'est biennn".
La voix sirupeuse de la médito-thérapeute m'englue les oreilles d'une pseudo-douceur écoeurante. Qu'est-ce qui m'a pris de venir ?
Ca te fera du bien, qu'on m'a dit, tu repars mieux après, qu'on m'a dit. Tel le soldat romain d'Astérix, qui en pleine castagne celtique soupire un "Engagez-vous, qu'ils disaient, rengagez-ous, qu'ils diasient, vous verrez du pays", alors qu'il plane à quelques dizaines de pieds au-dessus de la forêt des Carnutes avant un inéluctable chute. Moi je ne plane pas du tout. M'étouffant à moitié avec un diaphragme bloqué depuis ma première communion ou ma dernière engueulade, j'essaie tant bien que mal de singer les non-mouvements méditatifs en position d'un lotus qui ressemble à une grenouille éméchée.
Vous savez à quoi ça me fait penser, ces méditations ? A Noël, à cette obligation de bonheur alors qu'on a tous envie de partager une carafe de cigüe. A ces réunions de famille recelant plus de pièges émotionnels qu'un champ de mines en Irak. Mais il faut être heureux, tralala.
Et qu'est-ce que ça peut m'agacer ces bruits de gongs tibétains, ces odeurs d'encens, on dirait les cloches et la cérémonie d'un enterrement. C'est nul.
Qu'est-ce que je fiche là ? A cette enterrement qui ressemble à celui de l'oncle Arthur. Personne ne parle, ça sent l'encens, et l'ambiance feutrée cache des monstres. J'aurais jamais dû venir, ces méditations, c'est pas pour moi. Tiens maintenant que j'y pense, il est mort à Noël, ce crétin, quel manque de savoir vivre !
"Vous iiiiiinspirez avec votre ventre, vous eeeexpirez avec votre ventre". Si j'osais, je m'enfuirais, elle et sa voix écoeurante sirupeuse, tiens, à la grenadine, comme celle qu'on m'a servie à l'enterrement. En me disant que j'étais grand maintenant, et que je n'avais pas à pleurer comme une fillette. Quand j'y pense, c'était vraiment dégueulasse, j'avait sept ans et je l'adorais, cet oncle.
Il me manque.
"Vous iiiiiinspirez avec vos pieds, vous eeeeexpirez avec vos pieds." Elle me fait marrer, j'y arrive pas, moi, à reeeespirer : j'ai des hoquets, je suffoque, et mon visage est inondé. C'est quoi encore ce délire.
"Vous vous allongez maintenant sur le dos, et prenez quelques minutes pour saaaavourer votre ressenti".
Ben voilà, beaucoup mieux sur le dos. Finalement c'est la position qui m'allait pas.
"Je vous remercie et vous dis à la semaine prochaine".

Ben ça, ça risque pas, parce que je prépare une recette de dinde farcie. J'ai envie de passer le plus beau Noël de ma vie !

samedi 11 août 2018

Pigeon vole

Moi, j'avais rien demandé.
Je vivais tranquillement dans ma médiocrité ambiante, en me disant que je rêverais d'avoir un chéri, du boulot, des colombes, ou une salle de cinéma privative, si possible avec visite des divers réalisateurs des diverses oeuvres de fiction qui alimentent ma matière grise et mes après-midis.
Ben au final, j'ai eu un pigeon.
"Zouzou est lààààà !" hurle la chair de ma chair Ma rejetonne d'adolescente se précipite tel une ado sur un pot de nutella vers son amie fraichement arrivée pour les vacances. Le fruit de mon sein et sa copine de toujours se transforment instantanément en pintades, pendant que je deviens ipso facto un légume, qui perçois déjà son avenir en tant que purée. Ca va être long, me dis-je en mon Fort-Boyard intérieur. Et ça ne rate pas, tel une rencontre soudaine entre du nitrate et de la glycérine, les deux volatiles explosent en un feu d'artifice d'échanges divers, de projets, de bruits inexistants jusqu'alors et de mouvements improbables.
N'écoutant que mon maternel courage, je file en douce sous un prétexte fallacieux et laisse se débrouiller ces deux joyeuses dans leur propre univers impitoyable créé par elles seules à leurs seules fins.
Une demi-heure plus tard, mon téléphone, sale traître, relaie un magma de propos filiaux dans lesquels je perçois le mot "pigeon blessé". En mère poule, je réagis : "T'as dit quoi ?"Je sens déjà se profiler la transformation de mon humble appartement en ferme pédagogique, "Bon, j'arrive". Je regagne ce qui fut autrefois mon logement et suis accueillie par des piaillements surexcités. L'oiseau, lui, est silencieux, prostré. Le pauvre enfant (à plumes) dort tant qu'il peut, pendant que les enfants à cheveux longs se lancent dans de la spéléoplacard pour désincarcérer la cage de feu notre cochon d'Inde. Elle sierra à merveille à notre protégé à l'aile déplumée.
Les heures et les jours passent en attendant la rémission de notre pigeonneau. Le vétérinaire nous a annoncé un pigeon immature, mais, maintenant que j'y pense, parlait-il de son développement physique ou de son incapacité à voler de ses propres ailes et de se trouver un appart' et un job ? Peu importe. Trois jours après son arrivée, Zouzou repart, après avoir conclu un pacte avec ma fille : il reviendrait donc à cette dernière de prendre soin de leur bébé. Ma digne héritière, le torse bombé et la responsabilisation plein pot, salue son départ.
Je passerai sur les divers "tu devrais lui donner plus/moins d'eau/de graines/de câlins/de friandises/d'attention". (Compose ta phrase toi-même Cher Volusien, c'est le moment créatif de la narration et le diy est très tendance). Après avoir embrassé mon tout petit poussin de quinze ans qui m'a confié la bestiole la larme à l'oeil, et que j'ai regagné mon canapé sous le regard de l'oiseau qui allait très certainement séjourner un paquet de semaines chez moi, je me suis demandé, une fraction de secondes, lequel de nous deux était le pigeon.

jeudi 1 septembre 2016

Peine de coeur

Elle était allongée là, serrée contre lui, et ne savait pas bien ce qu'elle ressentait.
Leur histoire s'était arrêtée sans qu'elle comprenne bien pourquoi, elle s'était faite une raison : "Il ne veut plus être avec moi, c'est ainsi." Des torrents de larmes avaient coulé de ses yeux pendant des semaines, et le vase de ses regrets semblait ne pas avoir de fond. Mais "c'était ainsi".
Comment se retrouvait-elle là, blottie contre son corps à la douceur envoûtante, à la puissance envoûtante, à l'odeur envoûtante ? Un enchaînement de désirs refoulés, d'actes manqués plutôt réussis et d'échanges de messages plus ou moins ambigus les avaient rapprochés.
Blottie contre son amour, elle avait envie de pleurer, de lui demander "Que veux-tu vraiment, que ressens-tu, que suis-je pour toi ?" Elle voulait hurler aussi, lui crier combien elle avait eu mal, à quel point sa décision avait déchiré tout son être. Mais la prudence lui recommandait de garder le silence. Il y avait une chose bien pire pour elle que cette cruelle incertitude, cette relation mal définie, c'était de dévoiler cet attachement si profond.
Il ne veut plus de moi dans sa vie, c'est ainsi. Et contre lui, ses larmes salées retournaient dans l'océan de son intériorité. Elle sourit, partit d'un ton léger sur une conversation anodine, tentant sans grand effet de gommer de sa conscience une gorge dont l'étranglement s'amplifiait de minute en minute. Son corps hurlait de laisser sortir un tel vacarme silencieux, mais la peur de voir s'envoler cet oiseau farouche qu'était cet intant de tendresse baillonnait ce besoin. Elle avait tellement besoin de ce qu'il lui offrait en ce moment. Elle vendait son âme au diable pour un peu d'Amour, de tendresse et de partage. Et son ange lui murmurait "Est-ce vraiment cela que tu appelles le partage ?". Et son démon lui répondait " Tu ne mérites pas plus".
Elle était aux aguets, comme seule une femme amoureuse peut l'être, de la moindre intonation, du moindre mot qui pouvait donner une indication sur ce qu'il ressentait. Lui demander était inenvisageable, elle n'était pas assez forte pour affronter un propos direct sur la question. Mais elle savait aussi que cette enquête était brouillée par le filtre de ses peurs, de ses désirs.
Elle avait mal à en crever.
Il partit.
Ses larmes coulèrent.
Elle ne savait pas qu'elle l'aimait encore autant.
Et son ange murmura : "Ne le revois plus, il ne veut plus de toi, c'est ainsi."
Et son démon ne dit rien, il savait déjà qu'elle cèderait encore.

Faire son deuil

Il est des moments cruels dans la vie, indispensables et douloureux. Il s'agit de faire de deuil.
D'un proche décédé, d'une amitié qui se termine, d'une histoire d'amour qui tourne court. Certains ont cette chance de pouvoir tourner la tête dans une autre direction en un instant. D'autres ont le coeur accroché solidement à ce qui s'en va, et la déchirure provoquée par cette séparation est telle qu'ils ont du mal à couper rapidement ce lien qui leur était si précieux.

Les premiers ont pour les aider la colère, le rejet, bref : la haine. Ils se mettent à détester ce qu'ils doivent laisser partir. Efficace, je dirais même radical. Ou du moins ç'en a l'apparence. Comment réagissent-ils par la suite ? Est-ce qu'ils gardent leur colère toute la vie ? Que ressentent-ils quand elle disparaît ? Un grand vide, certainement, et probablement du désespoir. Avec le temps j'ai appris que la colère tenait chaud telle une couverture en laine dans une après-midi de novembre, elle nous occupe, nous remplit. Elle est bien préférable à ce grand trou froid que nous donne la tristesse. C'est du moins ce que l'on aime à penser. Mais est-ce que par hasard elle ne nous garderait pas au chaud en automne, sans jamais connaître l'hiver, certes, mais en renonçant au printemps de l'âme ? Je ne le sais, n'étant de ce tempérament.


Les seconds préfèrent l'anesthésie : Ils affirment (très) haut et (très) fort que tout va bien, que c'était la meilleure chose qui pouvait arriver, la personne décédée ne souffre plus, cette amie ne nous convenait plus, et l'histoire d'amour n'avait plus d'avenir. La raison vient donc étouffer le chagrin, et l'enfouir au plus profond du corps, là où personne n'ira le chercher. C'est l'été, et l'on décide que le printemps arrive en suivant. Mais l'anesthésie disparaît toujours au bout d'un moment, et le coeur pousse vers le ventre, puis la gorge des sanglots trop longtemps retenus. Le coeur s'ouvre en deux et laisse se déverser le sang glacé qu'il contenait. Et l'on se dit : J'ai fait mon deuil, cette fois c'est bon, je peux repartir sur une autre base. Et puis quelques temps plus tard le coeur s'ouvre à nouveau pour laisser s'échapper la fontaine de sanglots, et encore, et encore. Quand tarira-t-elle, nul ne le sait. Et puis un jour on accepte que finalement on n'est pas si fort que ça, un deuil ne se décide pas, il se vit.

Et quand le coeur s'est suffisamment ouvert pour laisser s'échapper jusqu'à la dernière goutte de chagrin, la profondeur de son espace peut contenir le monde entier.