J'ai laissé ma fille.
Un Monsieur Important
investi d'une Autorité Importante m'a dit que je devais laisser ma
fille.
Je la dépose chez son
père, un dernier sourire, un signe de la main, elle disparaît
derrière le huis clos d'une porte qui m'est interdite. Je ne suis
pas la bienvenue derrière cette porte qui a mangé ma fille, il fait
noir sur cette porte, il fait noir autour de moi,
et j'ai laissé ma fille.
Je rentre à la maison,
la voiture est vide, mon âme est vide, je suis là, face à ma
maternité sans objet, il est malvenu de téléphoner pour dire je
t'aime, mon enfant. Le cordon doit se soumettre à ce qu'un
Monsieur Important à l'Autorité Importante a décidé en vertu
des pouvoirs qui lui sont conférés.
Derrière la porte noire son coeur bat, son coeur plein d'amour qui a
besoin pour se construire de deux éléments complètement
imcompatibles : un Papa et une Maman. Le Monsieur Important a mis le
problème en équation et l'a résolu en unité de temps.
Combien tu m'aimes
Maman ?
- Je t'aime un week-end sur deux, ma chérie, et la moitié des vacances, tu le sais bien. Le Monsieur Important te l'a dit !
Parce
qu'il sait combien je l'aime, n'est-ce pas, ce Monsieur Important.
Non, bien sûr que non, il ne le sait pas. Comment peuvent-ils savoir
l'amour, eux qui le mettent en équation, qui le calculent en unité
de temps. Ils n'ont pas compris l'amour, puis qu'ils jugent.
Ills
ne savent rien des coeurs qui saignent et des détresses d'une mère
qui ne peut suivre son instinct parce que la porte noire est close.
Es-tu
heureuse, ma fille ? Est-ce qu'on te fait des crèmes au chocolat et
des chatouilles, est-ce que tu éclates de rire au moment le plus
sérieux de la journée, est-ce que tu te sens aimée et souhaitée ?
Comment
peuvent-ils accepter un travail aussi ingrat et odieux, celui de
décider qui aime le mieux ou pas ? Ont-ils connu l'Amour d'une mère
?
J'ai
laissé ma fille.
Aujourd'hui
commme à chaque fois, le temps a passé trop vite, l'Amour trop peu,
et la porte noire a beau claquer sur le cordon, elle ne le coupe pas,
elle le blesse, mais elle ne le coupe pas. Et le cordon, tel une
liane, repousse plus fort, plus solide, portant toujours plus de
sève. Il n'existe pas un week-end sur deux, il est, de
manière intransitif, intransitoire, il est.
Et
rien, absolument rien ne peut l'anéantir.
Derrière
cette porte noire, j'ai laissé ma fille
et
mon coeur.
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